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L'Éditorial de
ROBAST

23 septembre 2001

Robast est un chrétien, un Canadien français, vivant à Montréal, Québec. Il tient à nous faire partager ici ses réflexions sur la vie et le monde d'aujourd'hui, avec la perception et les mots qui sont les siens.





Les différences religieuses (deuxième partie)





« Sur le plan théologique, la position [du développement religieux qui conduisit à Luther] était ancrée dans les notions augustiniennes de la prédestination et de la grâce, lesquelles en retour étaient enracinées dans les épîtres de Paul, qui n'avait jamais connu le Christ. Presque tous les éléments païens du Christianisme s'évanouirent au fur et à mesure que le protestantisme prit forme; la contribution judaïque triompha sur celle des Grecs; les prophètes gagnèrent contre l'Aristote des scolastiques et le Platon des humanistes; Paul -- dans la lignée des prophètes plutôt que de celle des apôtres -- transforma Jésus en victime expiatoire pour Adam; l'Ancien Testament éclipsa le Nouveau; Yahvé assombrit le visage du Christ.

« La conception de Dieu chez Luther était judaïque. »

Will Durant(1)





Difficile d'expliquer clairement ce que je ressens face au protestantisme. Par contre, je suis bien conscient des diverses influences qui m'ont disposé à une ouverture religieuse : une, d'ordre général, mon origine nord-américaine, à laquelle j'ai déjà fait allusion; d'autres, d'ordre plus privé, soit une amitié estudiantine et une relation familiale. Revenons d'abord sur l'influence d'ordre général, la dimension américaine, mais dans une perspective québécoise.

Dès l'origine, l'Amérique découverte par les Européens fut une terre d'asile providentielle pour ceux et celles qui voulaient échapper aux guerres de religion, aux persécutions religieuses. La nature particulière de ce peuplement aura certainement contribué à développer cet esprit de tolérance au sein de la population, lequel finit par déteindre sur l'ensemble de la population du continent, dont le Québec, même si la colonisation n'y fut pas le fait de minorités religieuses fuyant la France, mais de populations issues de leurs majorités nationales respectives. C'est ainsi que s'est développé chez les gens d'Amérique une attitude que rend bien l'expression « vivre et laisser vivre ». Comme si l'ordre naturel des choses incluait les différences religieuses.

Et pourtant, s'il y a un endroit sur ce continent où la cohabitation religieuse aurait pu dégénérer, c'est bien au Québec : une population catholique conquise au milieu du dix-huitième siècle par une nation protestante qui imposa par l'entremise de sa minorité coloniale -- anglaise et écossaise -- un ordre de conquérant dont les dimensions économiques, sociales et linguistiques ne furent remises en question par la majorité, française et catholique, que deux cents ans plus tard, vers la fin des années soixante. Mais, contrairement à l'Irlande du Nord(2), s'il y eut, au Québec, conflits politiques, querelles linguistiques, il n'y eut jamais, à vrai dire, d'hostilité religieuse ouverte entre la majorité catholique et la minorité protestante. Je fais partie intégrante de cette culture générale et particulière.

Les influences d'ordre privé. À la fin des années cinquante, à l'aube de ce qu'on appellera au Québec, la Révolution tranquille, plutôt que de m'inscrire dans une université catholique francophone, comme le faisaient la presque totalité des étudiants canadiens-français, je m'inscrivis à une petite université anglophone en plein essor(3), dont l'origine lointaine remonte à la fondation, en 1851, du YMCA (Young Men's Christian Association) de Montréal(4), le premier établissement de son genre en Amérique du Nord.

Dans les années immédiates qui suivirent mon inscription à cette université, le Québec catholique basculait abruptement dans l'indifférence religieuse. Presque instantanément, la fréquentation religieuse chutait de 90 % à 10 %. J'aurais eu raison de me réjouir, car fils de père athée, j'avais eu plusieurs conflits avec les autorités religieuses dans les écoles que j'avais fréquentées, mais cette spectaculaire évolution religieuse me laissa plus ou moins indifférent. Plus précisément, le poids de l'histoire catholique au Québec était tel que je demeurais, bien qu'extérieurement agnostique, un catholique « sociologique ». En fait, au plus profond de moi-même, j'étais un être préoccupé par la question religieuse, ce dont je prendrais conscience plusieurs décennies plus tard.

Le passage d'un environnement scolaire monolithique au point de vue origine ethnique et confession religieuse à un environnement universitaire multiracial, multiethnique, où les catholiques étaient vraisemblablement en minorité, se passa bien. De fait, rétrospectivement, je vécus de belles années à cette institution : en raison, probablement, de sa tradition de tolérance religieuse et de son orientation populaire. Je garde de cette institution d'inspiration protestante deux souvenirs d'ordre religieux qui ont eu une influence certaine sur moi, bien que diffuse.

Premier souvenir. Tous les cours se donnaient dans l'édifice proprement dit du YMCA et dans un édifice qui le jouxtait. Il y avait, sur un étage, une mini-chapelle protestante que l'on devait obligatoirement traverser pour passer d'un édifice à l'autre, d'un cours sur la théorie économique marxiste à un cours sur le commerce international! À chaque fois que je traversais d'un pas pressé cette mini-chapelle, j'étais interpellé... Probablement que je ne m'attendais pas à trouver un lieu de culte protestant, aussi rudimentaire fût-il, si architecturalement intégré aux activités d'une institution de haut savoir!

Deuxième souvenir. L'étudiant qui avait loué un casier à côté du mien se trouva être aussi, comme je ne tardai pas à le découvrir, un Canadien français. Un étudiant en classe terminale. Un type qui me fit bonne impression dès le premier contact. Il y avait, cependant, chez lui quelque chose, une certaine assurance, qui viendrait à m'indisposer.

Un jour, je ne sais plus pour quelle raison, le sujet de religion fut sur le tapis. C'est alors que j'appris qu'il était protestant... Ma première réaction en fut une d'incrédulité. Les Canadiens français protestants étaient alors une infime minorité et ceux-ci faisaient preuve d'une très grande discrétion. Je dus me rendre à l'évidence : un Canadien français protestant en chair et en os se tenait debout devant moi. Et, je ne fus pas long à me rendre compte que, si j'étais agnostique, ce n'était certainement pas son cas.

Évidemment, il allait à la pêche. Mais je refusai poliment d'entrer dans le jeu... À partir de ce moment, un malaise s'installa entre nous, qui subsista jusqu'à la fin de l'année. L'année universitaire se termina. Lui, quitta l'université, et moi, je poursuivis mes études. Nous ne nous revîmes jamais par la suite. Mais cette rencontre eut sur moi une influence certaine : une prise de conscience de l'existence d'un frère séparé... et qui le demeurerait probablement toujours.

Ce n'est que quelque trente années plus tard, en lisant sur Calvin, à la recherche d'un sens à mon existence, que je compris la source de mon agacement chez lui : son sentiment d'appartenir à une petite minorité de justes prédestinés de toute éternité à être sauvés; une prédestination dont il semblait être manifestement convaincu. Du moins, voulait-il le croire!

Calvin, qui « encore plus que Spinoza était intoxiqué de Dieu, était écrasé [overwhelmed] par le sentiment de la petitesse de l'homme et de l'immensité de Dieu (5)». Il accentua la dimension judaïque de la réforme de Luther en insistant sur l'élection divine et en rejetant davantage d'éléments de la théologie catholique. « Son influence fut encore plus grande que celle de Luther, mais il marcha dans le sentier que Luther avait déblayé (6)».

Dans la vie de tous les jours, Calvin mena une existence laborieuse, ascétique(7), droite. Il épousa une veuve pauvre, mère de plusieurs enfants; elle lui donna un enfant qui mourut en bas âge. Devenu veuf, il vécut les quinze dernières années de sa vie en solitude domestique. Sur le plan intellectuel, Calvin, qui avait étudié le droit, fut une citadelle d'ordre. Il ne faut pas lire beaucoup de Calvin pour se rendre compte de la majesté de sa pensée et de son style. Son Institution chrétienne serait au dire de plusieurs commentateurs un monument de la langue française.

Contrairement à Luther qui avait amorcé sa révolte avec l'individu libre, Calvin fonda l'unité de la société sur la cité, dont les membres étaient régis par une loi et une discipline rigoureuses. « Le gouvernement idéal sera une théocratie, et l'Église réformée reconnue comme la voix de Dieu (8)».

Si le Français de Genève, la ville réformée, impose le respect, suscite même l'admiration de par certains côtés, je crois que l'on peut dire, avec Durant, qu'il n'est pas facile de l'aimer. À quoi attribuer cela ? Probablement à sa version de la doctrine de la prédestination et à ce qu'elle sous-entend de Dieu et de l'homme. Une doctrine terrible, inhumaine. « Calvin ignora avec opiniâtreté la conception de Dieu du Christ, un père aimant et clément, et passa à côté d'une multitude de passages bibliques qui supposaient que l'homme, de par sa liberté, pouvait modeler son destin (9)».

De plus, « Calvin accrut le sentiment de fierté dans l'élection en faisant de l'élu, qu'il soit sans le sou ou non, une aristocratie héréditaire : les enfants de l'élu étaient automatiquement élus par la volonté de Dieu. Ainsi, par un simple acte de foi en soi-même, une personne pouvait, même seulement de façon imaginaire, posséder et transmettre le paradis. Pour de telles immortelles bénédictions, un aveu d'impuissance était un prix avantageux (10)». Finalement, on était sauvé ou damné. Point de purgatoire. Donc, inutile de prier pour le repos de l'âme des défunts.

C'est le sentiment de faire partie de la minorité d'élus qui expliquerait, selon Durant, que cette confession religieuse, en dépit du caractère inhumain de sa théologie, se répandit en Europe continentale, en Écosse, en Angleterre et en Amérique; qu'elle donna le courage aux protestants de subir sans défaillir guerres et massacres. Le stoïcisme d'une croyance stricte façonna des âmes fortes en Angleterre, en Écosse et en Amérique(11); encouragea des hommes forts et impitoyables à s'emparer d'un continent, à répandre les bases de l'éducation et de l'autonomie. Les hommes qui choisissaient leurs pasteurs voulurent choisir ceux qui les gouvernaient.

En un mot, « le mythe de l'élection divine se justifia dans la formation de l'Amérique (12)», le pays le plus riche et le plus puissant de l'univers! Et qui, à l'occasion, donne l'impression de croire qu'il a été choisi par Dieu pour montrer le chemin au reste de l'humanité, en dépit d'un sale épisode de racisme qui n'appartient pas encore complètement au passé. Néanmoins, quoi que l'on puisse dire de cette société capitaliste que sont les États-Unis d'Amérique, cet achèvement en est un de démocratie, de respect des libertés individuelles et de tolérance religieuse. Sans parler du progrès scientifique et technique. Et de générosité internationale.

« Calvin admet que la prédestination(13) répugne à la raison mais il répond : "Il est déraisonnable que l'homme puisse examiner minutieusement avec impunité ces choses que le Seigneur a déterminé être cachées en lui-même". Il déclare cependant savoir pourquoi Dieu détermine de façon si arbitraire le sort éternel de milliards d'âmes : c'est "pour promouvoir notre admiration de Sa gloire" par la manifestation de Sa puissance (14)».

Heureusement, en cette matière, le temps a passé, de manière bienveillante... Comme le dit Durant, le progrès, l'enrichissement, la confiance en soi, le sentiment de sécurité vinrent à neutraliser la peur; une vision plus humaine de la vie s'instaura, qui appelait une nouvelle conception de la divinité. « Décennies après décennies, les églises qui s'étaient inspiré de l'exemple de Calvin, abandonnèrent les éléments plus durs de sa foi. Les théologiens osèrent croire que tous ceux qui mouraient durant l'enfance étaient sauvés, et un ecclésiastique respecté annonça, sans semer la perturbation que "le nombre de ceux qui seraient finalement perdus... sera très insignifiant". Nous sommes reconnaissants d'être ainsi réassurés, et nous sommes d'accord pour dire que même l'erreur vit parce qu'elle sert un besoin vital. Mais il nous sera toujours difficile d'aimer un homme qui a assombri l'âme humaine avec la conception de Dieu la plus absurde et la plus blasphématoire dans toute la longue et distinguée histoire du non-sens (15)».

De son vivant, l'ordre religieux institué par Calvin comporta des censures, des bannissements, des excommunications et des mises à mort d'hérétiques. À cet égard, il n'eut rien à envier à l'Église catholique. Si, aujourd'hui, je puis m'appuyer sur le témoignage d'intellectuels protestants, héritiers de la Réforme, pour approfondir ma foi, c'est parce que les éléments durs de la vision de Calvin n'occupent plus le devant de la scène de la théologie protestante. Autrement, une complicité chrétienne entre moi et eux s'avérerait difficile.

Mais, en tout état de cause, homme de son temps, homme tout court, Calvin fut un croyant et un chrétien authentiques.

Dans ma vie privée, il y eut un autre moment déterminant où j'ai été confronté, intimement, au protestantisme : ma rencontre avec ma future épouse, luthérienne, d'origine allemande. Je n'ai jamais su ses vues personnelles sur la religion, car nous n'étions pas, tous les deux, pratiquants et nous avions trop de respect l'un pour l'autre pour aborder ce sujet, très personnel. L'amour y fut sûrement pour quelque chose, mais sa persona religieuse, que je pressentais plutôt que connaissais, m'était sympathique.

Alors que la doctrine réformée s'attache à la décision divine et à sa réalisation, la doctrine luthérienne prend comme objet le salut et son appropriation. En milieu catholique, on connaît principalement Luther comme le « moine hérétique » qui dénonça la vente d'indulgences. Sa rébellion fut davantage dirigée contre l'organisation catholique et son rituel que contre la doctrine catholique. « L'item le plus révolutionnaire de la théologie de Luther fut la déposition (dethronement) du prêtre (16)».

Sur le plan doctrinal proprement dit, ce qu'il faut noter chez Luther, outre une doctrine de la prédestination presque identique à celle de Calvin, c'est sa vision de la justification : la foi en Jésus-Christ, seule, rend un homme juste en dépit de ses péchés et admissible au salut ; un don gratuit accordé par Dieu, à celui qu'Il a décidé de sauver, sans égard à ses mérites. Les bonnes oeuvres par elles-mêmes ne peuvent pas sauver un homme, en faire un homme bon. Seule la foi en Dieu et en Jésus-Christ rend un homme bon. Et un homme bon accomplit de bonnes oeuvres.

Pour ma part, j'aime bien la définition suivante qui réconcilie, à ce qu'il me semble, la toute-puissance et la bonté de Dieu avec la liberté de l'homme :

« Sans justification, la sanctification reste un idéalisme illusoire. Mais sans sanctification, la justification reste aussi une grâce vide, rendue vaine et inerte. [...] La justification délivre l'homme de l'ambition et du devoir de l'auto-justification. Elle devrait par là même le rendre libre pour un Dieu qui l'agrée dans sa faute et pour un monde qui l'attend dans sa responsabilité. [...] À cet égard, si difficile soit-elle à admettre pour la raison et si scandaleuse qu'elle apparaisse pour la morale, pour la vertu et le progrès, la doctrine de la justification demeure un haut rempart qui empêche de banaliser l'action de Dieu au niveau de la sagesse humaine (17)».

Contrairement à Calvin, qui n'était pas nationaliste, Luther rallia la nationalisme allemand à sa cause. Il osa répondre en allemand, et non en latin, aux autorités catholiques qui l'avaient enjoint, en latin, de se rétracter. L'influence de Luther fut suprême en Allemagne et immense en Scandinavie. Un lion, un volcan d'énergie en éruption, « il fut coupable de l'écriture la plus virulente de l'histoire de la littérature. Il fut un homme de guerre parce que la situation semblait demander la guerre, [...] Toute sa vie fut un combat contre le sentiment de culpabilité, contre le diable, contre le pape, contre l'empereur [...] Il fut la figure la plus puissante de l'histoire allemande, et ses compatriotes ne l'en aiment pas moins parce qu'il fut l'Allemand le plus allemand de tous (18)».

Luther se rendit coupable de la plupart des torts qu'il attribua à l'Église catholique, à l'exception notoire de la pratique simoniaque. En particulier, il fit preuve d'intolérance. « Luther n'aurait jamais dû vieillir. Déjà en 1522, il surpassait les papes : "Je n'admets pas", écrivait-il, "que ma doctrine puisse être jugée par quiconque, fussent les anges. Celui qui ne reçoit pas ma doctrine ne peut être sauvé." (19)»

Vers la fin de sa vie, il se tourna contre les Juifs, après qu'il eût pris leur défense. Luther aurait réalisé, peut-être, que sa doctrine était, d'une certaine façon, un retour vers le judaïsme. Selon Durant, il fut désappointé que les Juifs ne se rapprochent pas du protestantisme. Hostile au prélèvement d'intérêts, il prit prétexte de la présence d'usuriers parmi eux pour se livrer furieusement à une véritable charge antisémite contre ces derniers et les Juifs en général :

« Et laissons quiconque le peut, jeter du soufre et de la poix sur eux; si quelqu'un pouvait leur lancer les flammes de l'enfer, tant mieux! Et ceci doit être fait pour l'honneur de Notre Seigneur et du Christianisme, de sorte que Dieu puisse voir que nous sommes vraiment chrétiens. Que leurs maisons soient aussi anéanties et détruites... Qu'on leur enlève leurs livres de prières, leurs Talmuds, et toute leur bible aussi; qu'il soit interdit dorénavant aux rabbins, sous peine de mort, d'enseigner. Que les rues et les routes leur soient interdites. Qu'il leur soit interdit de pratiquer l'usure, qu'on leur enlève et mette en lieu sûr tout leur argent, et tous leurs trésors d'argent et d'or. Et si ceci ne suffit pas, qu'ils soient conduits comme des chiens fous hors du pays (20)».

En dépit de la violence verbale de Luther, il ne rivalisa cependant jamais dans la vie réelle avec la sévérité de l'Église dans le traitement de la dissidence. À plusieurs reprises, il tempéra ses emportements par des appels à la tolérance, à la non-violence.

Mais il y avait un autre Luther, le Luther privé, c'est de celui-là dont je veux me souvenir :

« Il fut un bon père, sachant comme par instinct le bon dosage de discipline et d'amour. "Punissez si vous devez, mais utilisez la verge avec la confiture de prune." Il composa des chansons pour ses enfants, et les chanta avec eux pendant qu'il jouait du luth. Ses lettres à ses enfants comptent parmi les joyaux de la littérature allemande. Son moral solide, qui pouvait faire face à un empereur en guerre, fut presque brisé par la mort de sa fille favorite, Magdelena, à l'âge de 14 ans. "Dieu, disait-il, n'a donné à aucun évêque un présent aussi grand en mille ans, comme il m'en a donné un en elle." Il pria nuit et jour pour sa guérison. "Je l'aime beaucoup, mais, mon Dieu, si Ta sainte volonté est de la prendre, je Te la laisse volontiers." Et il lui dit : "Chère Lena, ma petite fille, tu aimerais demeurer ici avec ton père, es-tu d'accord pour aller avec ton autre Père?" "Oui cher père," répondit Lena, "comme Dieu le veut." Quand elle mourut, il pleura longtemps et amèrement. Alors qu'on la mettait en terre, il lui parla comme à une âme vivante : "Du liebes Lenichen [ma chère petite Lena], tu te lèveras et brilleras comme les étoiles et le soleil. Comme il est étrange de savoir qu'elle est en paix, que tout est bien, et pourtant éprouver tant de peines!"

« Ne se contentant pas de ses six enfants, il accueillit dans son foyer-monastère, comportant plusieurs chambres, onze neveux et nièces, orphelins, les éleva, s'assit avec eux à table, discourant inlassablement avec eux; Catherine [sa femme] déplorait leur monopole de sa personne. Quelques-un prirent des notes non censurées de ces menus propos autour de la table. Le résultat fut une masse de 6596 entrées qui rivalisent en poids, esprit, et sagesse avec les conversations enregistrées du Johnson de Boswell et de Napoléon. Lorsque l'on porte un jugement sur Luther, on doit se rappeler qu'il n'a jamais publié ces Tischreden; rares sont les hommes à avoir été si complètement exposés à subir l'écoute de l'humanité. Ici, plutôt que dans les controverses du champ de bataille théologique, c'est Luther, chez lui, en pantoufles(21), à la maison, lui-même (22)».

Mais, en tout état de cause, homme de son temps, un homme tout court, Luther fut un authentique croyant et chrétien.

Au sein de la chrétienté, il y a d'autres exemples où le rapport entre nationalisme et religion fut et est étroit... Dans des contextes différents, je pense à l'anglicanisme et à la religion orthodoxe, particulièrement sa branche slave.



À suivre...



Robast



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1. DURANT, Will. The Story of Civilization VI. The Reformation (L'histoire des civilisations VI. La Réforme), New York, Simon and Shuster, 1957, 1025 p. [Tous les textes de l'ouvrage de Durant cités en français ont été traduits par moi. Il ne s'agit donc pas de la traduction française officielle de l'ouvrage.]

2. Si les Irlandais catholiques n'ont pas le monopole du terrorisme meurtrier des guerres de libération nationale, on peut dire que les protestants extrémistes, eux, ont le monopole de la haine religieuse meurtrière « anticatholique », particulièrement « antipapiste ». Comme si rien n'avait changé depuis les guerres de religion des siècles derniers. Un évêque catholique irlandais expliquait à la télévision canadienne au lendemain d'une flambée de violence en Ulster dirigée contre les catholiques irlandais d'Irlande du Nord, qu'il s'agissait d'un cas de pathologie d'identité nationale : l'incapacité qu'éprouveraient les Écossais presbytériens -- transplantés en Irlande pour assurer la domination anglaise -- à se définir véritablement : ils ne se sentiraient plus écossais, ni britanniques et encore moins irlandais. De là le mouvement de repli religieux et leur interprétation sectaire des victoires militaires du passé.

3. Mon cheminement religieux personnel a certainement joué un rôle dans ce choix. Mais, pour être honnête, il y entrait également, de manière plus ou moins consciente, en raison du contexte économique, social et linguistique, un élément d'opportunisme sociétal.

4. Le premier YMCA fut fondé à Londres, en 1844, par George Williams (fait chevalier en 1894) avec l'aide de jeunes hommes d'affaires en réponse aux conditions sociales malsaines (particulièrement le jeu et l'alcoolisme) qui régnaient dans les grandes villes à la fin de la Révolution industrielle. Le YMCA entreprit de combattre l'oisiveté chez les jeunes gens par la prière et l'étude de la Bible (avec le temps, l'institution s'ouvrira aux femmes et aux gens de toutes croyances religieuses). Sur le plan éducatif, le YMCA joua un rôle déterminant dans l'établissement des cours du soir. À Montréal, l'embryon d'école du soir devint un college, puis une université en bonne et due forme (qui porta pendant un certain temps le nom de Sir George Williams University).

5. DURANT, Will , op. cit., p. 461

6. DURANT, Will, op. cit., p. 488

7. « Il refusa des augmentations de salaire, mais peina pour amasser des fonds dans le but de venir en aide aux pauvres. "La force de cet hérétique", dit le pape Pie IV, "consistait en ceci, que l'argent n'eut jamais le moindre charme pour lui. Si j'avais de tels serviteurs, ma souveraineté [dominion] s'étendrait d'une mer à l'autre." » (DURANT, Will , op. cit., p. 477)

8. DURANT, Will, op. cit., p. 465

9. DURANT, Will, op. cit., p. 465

10. DURANT, Will, op. cit., p. 466

11. Durant, qui dans son oeuvre témoigne beaucoup de respect envers les nationalités, les cultures, les langues, et qui parle nommément de Gérard, le père de Calvin, intitule son chapitre John Calvin...

12. DURANT, Will, op. cit., p. 489

13. Pour être juste avec Calvin et Luther, à partir du moment où l'on attribue à Dieu, comme il se doit, la toute-puissance et l'omniscience, et à l'homme, un statut de créature, on ne peut éviter la notion de prédestination sous une forme ou une autre. Bien que cette notion générale me mette mal à l'aise, je dois admettre que la définition suivante m'agrée : « Il s'agit de la destination, donc de la vocation, de l'appel adressé à l'homme par un Dieu personnel, qui a l'homme comme partenaire d'alliance et non pas comme objet ou rebut d'un destin indifférent. Et il s'agit aussi d'une destination antérieure à la libre saisie que l'homme en prend dans sa foi, son obéissance, son combat et son espérance. La prédestination est donc le vocable théologique qui atteste l'antériorité de l'amour de Dieu par rapport à notre adhésion. Contre le destin, il s'inscrit en un appel venu de Dieu et, contre le déterminisme, en une réponse choisie par l'homme.» (1995 Encyclopædia Universalis France S.A.)

14. DURANT, Will, op. cit., p. 464

15. DURANT, Will, op. cit., p. 489

16. DURANT, Will, op. cit., p. 376

17. 1995 Encyclopædia Universalis France S.A.

18. DURANT, Will, op. cit., p. 452-453

19. DURANT, Will, op. cit., p. 422

20. DURANT, Will, op. cit., p. 422

21. En français et en italique dans le texte original anglais.

22. DURANT, Will, op. cit., p. 417







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